Les deux scènes

Les deux scènes
Cinéma / Ciné Scènes (Anthropocène)/ Le Chant de la forêt
  • Samedi 30 Novembre 2019 à 14h30
  • À l'Espace
  • Tarif de 2,50 à 5€

Le Chant de la forêt

João Salaviza, Renée Nader Messora – 1h54, Brésil, Portugal, 2019

AVEC HENRIQUE IHJÃC KRAHÔ, KÔTÔ KRAHÔ

Ce soir, dans la forêt qui encercle ce village au nord du Brésil, le calme règne. Ihjãc, un jeune indigène de la tribu Krahô marche dans l’obscurité, il entend le chant de son père disparu qui l’appelle. Il est temps pour lui d’organiser la fête funéraire qui doit libérer son esprit et mettre fin au deuil. Habité par le pouvoir de communiquer avec les morts , Ihjãc refuse son devenir chaman. Tentant d’échapper à son destin, il s’enfuit vers la ville et se confronte alors à une autre réalité : celle d’un indigène dans le Brésil d’aujourd’hui.

Le Chant de la forêt – présenté l’an passé à Cannes, dans la sélection Un certain regard où il obtint le prix spécial du jury – a été réalisé au sein d’une peuplade jusqu’à présent quasiment vierge de toute représentation cinématographique : les Krahôs, dont le territoire se situe dans l'État de Tocantins, dans le nord du Brésil.
On pourrait classer ce film dans la catégorie de l’ethnofiction, au sens où l’entendait Jean Rouch : pas simplement de la fiction nourrie d’ethnologie, ni de l’ethnologie enrobée dans une fable, mais une approche à la fois extérieure et intérieure d’une population, observant ses mœurs et ses rites tout en prenant en compte son imaginaire, jusqu’à faire participer les sujets du film à sa création. Et l’imaginaire n’est pas ici juste de l’image, étrange ou dépaysante, c’est surtout une qualité de vision et d’écoute qui traduit un autre rapport à la nature, au monde, au temps. Une seule scène, discrètement onirique, en ouverture du film, suffit à apporter la note ésotérique qui donnera ensuite une aura surnaturelle à toute chose vue ou entendue, sans autre moyen que l’enregistrement patient des images et des sons : les cris de la forêt comme des échos aux voix des morts, un feu dans la nuit dont on ne sait s’il est un jeu ou un rituel magique, un corps allongé entre sa pesanteur mortelle et son aura chamanique, un gros plan de perroquet qui pourrait être l’incarnation d’une entité menaçante…
La perméabilité indécidable entre le rêve et la réalité, entre les sens physiques et les dons surnaturels étant présentée comme aussi quotidienne que les gestes domestiques, elle n’a pas à être démontrée par des effets spectaculaires. Le vrai envoûtement viendra d’ailleurs : de l’étrange intensité de ces lieux et de la saisissante beauté de ces visages, si loin des canons habituels du cinéma et de son goût pour l’exotisme post-colonial. Non parce qu’ils auraient été embellis par une jolie photographie mais parce que les cinéastes ont su saisir leur profonde et mystérieuse photogénie. Le Chant de la forêt prend son temps ou, plus exactement, il se laisse prendre par le temps singulier des Krahôs. La durée des plans, le rythme du montage s’accorde à celui de leurs gestes, de leur parole ou de leurs chants, que seule la mauvaise habitude pourrait qualifier de lenteur.
Marcos Uzal, Libération