Les deux scènes

Les deux scènes
  • Mardi 10 Juillet à 20h30
  • Au Kursaal
  • Tarif de 2,50 à 5€

La Douleur

EMMANUEL FINKIEL - 2H06, 2018

AVEC MÉLANIE THIERRY, BENOÎT MAGIMEL, BENJAMIN BIOLAY

D’APRÈS L’ŒUVRE DE MARGUERITE DURAS

Juin 1944, la France est toujours sous l’Occupation allemande. L'écrivain Robert Antelme, figure majeure de la Résistance, est arrêté et déporté. Son épouse Marguerite, écrivain et résistante, est tiraillée par l’angoisse de ne pas avoir de ses nouvelles et sa liaison secrète avec son camarade Dyonis. Prête à tout pour retrouver son mari, elle se met à l’épreuve d’une relation ambiguë avec Rabier, un agent français de la Gestapo. La fin de la guerre et le retour des camps annoncent le début d’une insoutenable attente, une agonie lente et silencieuse au milieu du chaos de la Libération de Paris.

La Douleur est sans doute le livre le plus « littéraire » de Marguerite Duras. Même si elle prétend l’avoir écrit dans une espèce de transe dont elle n’a pas le souvenir et ne l’avoir pas retouché. Même si elle dit qu’au regard de ce texte, « la littérature (lui) a fait honte ». Parce que, dans ce court récit sec et bouleversant, elle joue de l’autobiographie pure, la sienne, mêlée à l’Histoire, celle de la Seconde Guerre mondiale, et fait bel et bien œuvre d’écrivain. Adapter cette œuvre majeure tenait du pari impossible, et pourtant Emmanuel Finkiel (Voyages, Nulle part, terre promise, Je ne suis pas un salaud) le tient. De bout en bout. Trahissant pour être fidèle, Finkiel coupe le texte et le ravaude, y ajoute ici une phrase, là un personnage (Rabier, appartient au deuxième texte du recueil La Douleur) et le résultat est remarquable. Jamais la reconstitution ne vient encombrer le fil ténu de ce voyage intérieur : une femme, en proie à l’angoisse, attend son mari. Peu à peu se dévoile l’épouvantable contradiction : la peur qu’il ne revienne pas côtoie la peur qu’il revienne... Il y a quelque chose de miraculeux dans l’évidence avec laquelle la voix off de Marguerite/Mélanie Thierry accompagne les images, les précède parfois, mais ne les surligne jamais. Face à Benjamin Biolay, tout droit et amoureusement protecteur, en ami/amant, face à Benoît Magimel, tout rond et dérangeant dans sa vile séduction, Mélanie Thierry est cette voix et ce corps, ce petit soldat arpentant les rues, cette mater dolorosa se cognant aux murs. Elle est l’ambiguïté incarnée d’une femme jeune et belle en pleine vie, alors que tout autour d’elle n’est que ruine et deuil, elle est la férocité insupportable de cette pasionaria qui n’aime plus son homme, mais n’ose se l’avouer. Puissant et singulier, La Douleur est un immense film de cinéma et de littérature, un moment suspendu, à la fois glaçant et brûlant.
Isabelle Danel, Bande à Part